• TransEurope 2009 : bilan et digressions

    Mardi 16 juin, 10H45.

    5ème jour à Gällivare, dans cet hôpital où j'ai été admis vendredi matin à l'heure où les autres coureurs s'apprêtaient à démarrer leur 55ème étape vers le Cap Nord.

    Je dois sortir aujourd'hui, les soins prodigués par le docteur lors de mon changement de pansement et son avis sur mon état de santé l'ont conforté dans son opinion. Je suis en bonne voie de guérison et je peux donc sortir de l'hôpital, mais il faut qu'avant 48 heures j'aie vu une infirmière pour changer à nouveau mon pansement. Il va aussi me donner des antidouleurs et antibiotiques à prendre régulièrement.

    Je ne sais pas encore où et comment je vais voyager, j'attends l'avis du médecin de l'assurance-assistance qui aura au préalable discuté avec le chirurgien. J'espère être rapatrié en France, je n'ai plus le cœur à rester et je veux vite oublier, faire le vide et rebondir de manière positive sur mon expérience.

    J'ai recherché des moyens « autonomes » pour quitter cette région, mais je n'ai rien trouvé. La quantité de bagages, leur poids et l'impossibilité d'utiliser ma main droite vont me rendre la tâche ardue, sauf si je suis assisté.

    Mes collègues coureurs ont entamé depuis près de 5 heures leur 59ème étape les faisant quitter la Finlande où ils étaient arrivés hier et ils vont donc entrer dans le dernier pays hôte de la TransEurope : la Norvège.

    Ce soir, ils n'auront plus que 370km à faire, en 5 jours. Ils tiennent le bon bout et je leur souhaite tous de tenir et d'atteindre leur objectif.

     

    J'ai presque terminé de boucler ma valise et mes sacs, il ne me restera plus qu'à m'habiller avec mes propres vêtements car pour l'instant je porte toujours ceux de l'hôpital.

    Short ? Pantalon de survêtement ? Je ne sais pas comment est le temps dehors sinon qu'il fait gris et qu'il y a du vent. La température ? On verra, j'ai prévu maillots et sweat en plus de ma veste.

     

    Mardi 16 juin, 15H45.

    Toujours à l'hôpital, mais avec des nouvelles fraîches : je reste encore 24 heures ici car mon rapatriement n'est possible qu'à partir de demain par avion (il n'y en a pas avant). Je prendrai un premier vol à 15H40 de Gällivare pour arriver à Stockholm à 18H05, puis après avoir récupéré et réenregistré mes bagages en moins d'1H20 (sera-ce possible ?) je prendrai un second vol vers Paris CGD2 à 19H25 pour un atterrissage prévu à 22H05 en France. Puis après la récupération de mes bagages, je serai reconduit chez moi par VSL. Mon arrivée à mon domicile est prévue dans la nuit de mercredi à jeudi.

     

    Je sens que ça va être « folklo » car je m'imagine à Stockholm devoir courir avec tout mon barda et ... une seule main valide ! On verra, peut-être en ferai-je suivre certains pour le lendemain.

     

    J'ai envoyé un message de soutien à tous les « rescapés » de la TEFR : en voici la copie.

     

    Bonjour à tous

    J'espère que vous réussirez à recevoir ce message qui s'adresse à tous les coureurs, accompagnateurs et organisateurs.

    Je suis encore à l'hôpital que je quitte demain pour être rapatrié en France. Mon doigt va mieux, mais tel qu'il est encore je ne pourrais pas envisager sérieusement et sans séquelles possibles ultérieures de devoir vous rejoindre et de courir une ou plusieurs étapes.

    De toute façon, dans ma tête j'ai tout "coupé" et je me suis reprojeté vers l'avenir plutôt que de repenser au passé.

    J'aurai l'occasion de me "rebrancher" sur la TEFR, mais pour l'instant, même si je vous suis tous les jours, c'est trop difficile de m'imaginer que je suis passé tout près d'un exploit que vous n'allez pas manquer de réaliser, je vous le souhaite de tout mon coeur. Même si ce que j'ai fait peut paraître exceptionnel aux yeux de certains, pour moi c'est, pour l'instant, comme si je n'avais rien fait : je ne suis pas allé au bout. Un point c'est tout.

    Ces 5 jours m'ont paru longs et je m'imagine que ce n'est rien à côté de vos 5 jours sous une météo pas favorable au plaisir de courir.

    Ce soir il ne vous restera "que" 5 jours, dont 3 assez longs, profitez-en au maximum : carpe diem !

    à bientôt 

    Fabrice



    A l'heure actuelle, on vient de me demander ce que je désire au petit déjeuner et au déjeuner de demain, je suis prêt à me recoucher et à dormir un petit peu avant le repas du soir qui va arriver dans ... moins d'une heure maintenant.

    Je vous laisse.

    Voilà pour ce CR un peu différent des précédents, sans rapport direct avec la course à pied, ce pour quoi j'ai fait ce voyage, mais le destin en a voulu autrement. C'est la vie !

     

    À +Fab****

     

    Vendredi 19 juin, à mon domicile de Rezé, 10H45.

    Deux jours et demi se sont passés depuis mon dernier CR.

    J'ai passé une dernière journée à l'hôpital (mercredi), j'ai effectué mon voyage retour (de mercredi après-midi à jeudi matin 3H), j'ai reçu des soins infirmiers à domicile (jeudi matin, 10H), je suis retourné consulter mon médecin généraliste (jeudi 17H) et surtout j'ai retrouvé ma petite famille.

     

    (Je suis interrompu dans la rédaction de ce CR par l'arrivée de l'infirmière, puis par un coup de téléphone de Nicole depuis la Norvège où elle assure le ravitaillement N°9. On a discuté quelques minutes pour que je lui donne des nouvelles que vous imaginez pas très optimistes tant au niveau physique qu'au niveau mental et inversement elle m'en a donné de bonnes sur les gars qui sont en train de courir l'antépénultième étape longue de 92,6km. Ils n'ont pas chaud, même si la météo est plus calme que celle, pluvieuse, des jours précédents. Ils sont tous emmitouflés dans des tenues d'hiver.)

     

    Chronologiquement, ces dernières 72h m'ont paru interminables, sans doute aussi longues que si j'avais été encore en course.

    La fin de la journée de mardi, après mon dernier CR fut consacrée au rangement de mes affaires dans ma valise et dans mes deux sacs en essayant d'en garder un qui sera considéré comme bagage à mains. Ce fut long, pas facile à faire avec une seule main, mais j'ai réussi à tout refermer pour pouvoir voyager en ayant la possibilité de tout transporter moi-même dans le cas où je n'aurais pas d'aide.

    Après, je me suis reposé en regardant la chaîne « découverte » et en somnolant quelque peu.

    C'était difficile de dormir car il y avait tout le temps du jour, même avec les stores et les rideaux fermés, il y avait aussi toujours quelqu'un qui venait me voir soit pour me remettre une poche d'antibiotiques en perfusion, soit pour m'apporter mes médicaments, soit encore pour m'apporter à manger.

    Les horaires des repas ou collations sont à peine décalés par rapport à ceux de notre pays:

    8H30 : petit déjeuner (fromage et tranches de saucisse de viande, café, fromage blanc, jus de fruits)

    12H30 : déjeuner

    17H00 : dîner

    20H00 : thé et sandwiches (fromage et tranches de saucisse de viande, jus de fruits)

    La soirée jusqu'au moment où j'éteignais la télé et décidais de m'endormir était très longue et dans ma tête ça cogitait un maximum. J'essayais pourtant de faire le vide dans ma tête mais n'y parvenais pas.

     

    Jeudi 18 juin.

    La nuit pendant laquelle il faisait toujours jour était entrecoupée par l'intervention d'une infirmière qui me faisait prendre des médicaments à 2H, me posait une perf à 4H, me prenait ma température à 6H, me redonnait d'autres médicaments à 8H, une autre perf à 10H, etc... Le soleil avait fait une apparition à travers les stores de la chambre vers 3H du matin, me réveillant ou me sortant de mon état entre somnolence et vrai sommeil.

    Le médecin est passé une dernière fois mercredi en fin de matinée pour me donner les papiers de sortie et ceux à transmettre à mon généraliste ainsi qu'une ordonnance pour retirer mon traitement médicamenteux à la pharmacie de l'hôpital. J'en profitais pour aller refaire quelques provisions à la boutique, barres chocolatées, pour mon voyage.

    Le dernier repas, je l'ai pris dans la salle à manger de l'hôpital, comme la veille à midi : le menu fut assez « surprenant ». Pudding au sang de renne accompagné de petits légumes bouillis et de sa confiture d'airelles ! De quoi dégoûter n'importe qu'elle personne qui aurait le choix, mais là, je n'avais même plus la force et le courage de lutter et j'engloutis le tout sans grande conviction mais en me disant que ce n'était rien par rapport à tout ce que j'avais vécu jusque-là et par rapport à ce qui allait m'attendre dans les prochains jours.

     

    Le chauffeur de taxi se pointa à l'heure, 13H30, me prit tous mes bagages sauf mes bagages à main que je souhaitais porter moi-même, et il me conduit jusqu'à l'aéroport (ou -drome, selon l'idée qu'on se fait de la chose). J'étais bien en avance et je dus attendre 1H30 dans le hall d'abord désertique puis se remplissant peu à peu de mes futurs compagnons de voyage.

    L'enregistrement des bagages terminé, et sans facturation supplémentaire, ce qui m'a étonné, je me rendis en salle d'attente et embarquai dans un petit bimoteur à hélices où une cinquantaine d'autres passagers allaient voyager avec moi. Départ à 15H40.

    Une petite escale dans l'est de la Suède vers 17H00, puis l'atterrissage à Stockholm à 18H10 après un voyage moyennement confortable et assez bruyant (je n'ai pas pu mettre mon MP3 car je n'entendais pas la musique à cause du bruit des moteurs), il me restait alors une épreuve courte et intensive à passer.

    Récupérer mes bagages fut assez aisé, je les déposai difficilement sur un chariot puis pilotai mon « véhicule » du terminal 2 jusqu'au terminal 5, où j'arrivai une bonne trentaine de minutes après avoir slalomé parmi les autres voyageurs, empruntant divers ascenseurs, escalators ou autres longs couloirs. On me balada ensuite d'un guichet d'enregistrement à l'autre et après avoir été taxé de 1350KR (120€ environ) pour excédents de bagages, je pus rejoindre la salle d'embarquement. Là, ce n'était plus le même monde ! Des hommes d'affaires en costume-cravate, des femmes en tailleur, enfin, ça tranchait par rapport au grand barbu décharné en survêtement à la main bandée qui allait les côtoyer dans ce vol d'Air-France vers Paris CDG2. Par contre, dans l'avion c'était « royal », avec un plateau repas des plus garnis : serviette en tissu avec porte serviette, petits plats gastronomiques, boissons...

    Le voyage fut long et éprouvant car j'étais placé entre deux personnes et ne pouvais trop me mouvoir pour me dégourdir les jambes qui étaient ankylosées par le voyage, par la dernière semaine d'immobilisation à l'hôpital et aussi par l'altitude. Mon doigt aussi me faisait souffrir car il avait quand même subi pas mal de chocs avec tous mes transferts.

    L'arrivée à Paris vers 22H me soulagea et me donna une sensation bizarre : il commençait à faire nuit ce à quoi je m'étais progressivement déshabitué depuis plus d'un mois. Le soleil qui m'avait rendu visite ce matin en Suède à 3H était parti derrière un horizon que j'avais abandonné bien malgré moi.

    Un chauffeur de taxi-ambulance m'attendait après la récupération des bagages avec une petite pancarte où était mentionné mon nom. Nous avons pris la route vers mon domicile auquel j'arrivais peu avant 3H du matin, en pleine nuit noire (quel changement !). Nous avions bien voyagé en discutant pendant un bon moment pendant le trajet, ce qui l'a rendu moins long.

     

    Arrivé à la maison, je me couchai sans faire de bruit. Pascale s'était réveillée en entendant un peu de bruit. J'essayai de dormir, mais il s'était passé tellement d'événements depuis une semaine que je ne pus vraiment réussir à sombrer dans un sommeil profond. D'ailleurs, un véritable sommeil profond, je ne sais plus ce que c'est depuis plus de deux mois.

    Le matin, vers 8h, quand je me suis levé, Pascale et mon fils étaient déjà partis travailler, ma fille dormait encore et je me suis fait mon petit déjeuner en tâtonnant car ayant perdu mes habitudes d' »avant ».

    La journée ne me laissa pas beaucoup de temps pour me reposer car entre ma douche, l'intervention de l'infirmière, mes deux trajets à pied vers le cabinet médical, mes temps d'attente, mon passage à la pharmacie, le premier rangement d'une partie de mon matériel, le lavage et l'étendage de mon linge... et c'était déjà le soir où je revis avec une grande joie toute ma petite famille au complet.

    Mais pour l'émotion, je n'ai toujours pas « réalisé », sans doute, ce que je vis depuis une semaine et ce à côté de quoi je vais passer.

    J'ai « comaté » sur le canapé devant la télé, je n'avais pas envie d'aller sur le net ni de me tenir au courant de quoi que ce soit concernant la course que j'avais abandonnée pour ne pas me faire encore plus de mal.

    La nuit fut meilleure que la précédente, même si le sommeil fut en pointillés, et ce matin au réveil, je repris les bonnes habitudes d' »avant », sauf celle d'aller courir car je ne le peux pas encore avec mon doigt infecté et les séquelles de ma blessure à mon ischio jambier gauche qui est encore assez douloureux.

     

    Vendredi 19 juin, donc aujourd'hui.

    L'infirmière a changé mon pansement, m'a dit qu'on n'était pas prêt de retirer le « Stéristrip » qui maintien les plaies pour qu'elles cicatrisent et m'a donné rendez-vous pour un nouveau nettoyage demain. De ce côté-là, je ne suis pas encore tiré d'affaires.

    L'infirmière partait quand Nicole m'a appelé (cf la parenthèse de début de CR).

    Ensuite, je me suis lancé dans le rangement de mes affaires de course dans le placard qui leur est réservé.

     

    Et c'est après, jusqu'à maintenant, que j'ai écrit ce CR.

     

    à+Fab****

     

    Dimanche 21 juin, chez moi... Etats d'âme.

     

    Les 10 jours les plus longs de ma vie, sans doute les 10 jours les plus longs de beaucoup des finishers de la TransEurope 2009.

     

    J'aurais pu y être, j'aurais dû y être. À un doigt près...

    Je n'y ai pas été, je suis rentré chez moi avant la fin du grand voyage.

    Regrets éternels.

     

    À l'heure de l'arrivée des concurrents de cette TE-FR09 au Cap Nord, j'étais en train de déjeuner, essayant de ne pas penser à ce que j'ai raté. Je me suis concentré au maximum pour être avec ma famille autour de la table sur ma terrasse et non pas là-bas où je n'irai sans doute jamais.

    « Never say never » , «Ne jamais dire jamais » est pourtant une de mes devises. Un jour peut-être exorciserai-je cet acte manqué et retournerai-je « terminer le travail », je ne sais pas.

    Pourtant, mon esprit sans cesse repartait auprès de mes compagnons Français, Stéphane, Roger, Alain, Gérard et Christophe et aussi auprès de tous les autres coureurs et coureuses que j'ai côtoyés pendant 8 semaines, auprès des accompagnateurs (Nicole et Ian entre autres), ravitailleurs (Uli par exemple), organisateurs avec qui il s'était noué des liens d'amitié.

    Je les admire tous, ces finishers qui vont entrer dans le gotha des courses transcontinentales, chacun à leur niveau, depuis le supersonique Rainer jusqu'aux deux petits bouts de femmes japonaises qui pratiquement tous les jours ont clôturé les étapes.

    Moi aussi j'aurais tant voulu aller au bout, laisser ma trace dans le Grand Livre de ces épopées transcontinentales.

     

    10 jours tels que je les ai vécus, c'est horrible, physiquement en raison de mon opération et de ses suites et psychologiquement car de laisser partir le train sans y être est très difficile à accepter, mais quand je vois les conditions dans lesquelles les rescapés de la TE-FR09 ont couru les 10 dernières étapes, cela a dû être tout aussi horrible pour certains, voire pour une grande majorité.

    Sur les 54 premières étapes je peux considérer avoir eu une certaine chance au niveau des conditions météo, malgré quelques mauvaises journées soit trop chaudes, soit trop froides, soit venteuses, soit pluvieuses ou combinant plusieurs de ces facteurs. Plus on se rapprochait à la fois du Nord et de l'été, plus on pensait que le beau temps allait être de la partie, mais en fait, à partir de la 55ème étape, celle dont je n'ai pas pu prendre le départ en raison de mon opération du doigt, les conditions atmosphériques se sont avérées plus hivernales que celles espérées.

     

    à+Fab****

     

    Article de synthèse écrit en plusieurs fois entre le jeudi 18 et le lundi 22 juin, à mon domicile.

     

    TransEurope 2009 : Mission inachevée, interrompue, avortée, non accomplie... ce ne sont pas les adjectifs qui manquent pour qualifier cet échec.

     

    Ce que j'ai accompli du 19 avril au 11 juin 2009 va en faire rêver plus d'un, même moi dans quelques temps je n'en reviendrai sans doute pas de ces 3763 kilomètres parcourus de Bari (Italie), point de départ de l'aventure, à Gällivare (Suède), lieu « maudit » où elle s'est prématurément arrêtée après 54 des 64 jours prévus.

     

    Je suis passé par tous les stades de ce qu'un humain peut rencontrer en termes de sentiments, d'émotions et de ressentis physiques. En voici une liste sans ordre précis : plaisir, joie, bonheur, euphorie, bien être, découverte, modestie, retenue, ambition, orgueil, optimisme, espoir, anticipation, doute, douleur, blessure, pessimisme, désespoir, fatigue, interrogations, mal être, envie de combattre, envie d'arrêter, honte, ennui, déplaisir, manque de lucidité, peine, déprime ... Et j'en oublie des dizaines d'autres plus ou moins synonymes des précédents.

     

    Dans le milieu médical, il existe une échelle de 1 à 10 pour quantifier la douleur et le patient indique à quelle hauteur il l'a ressent. C'est assez subjectif comme détermination, mais seul le patient est en mesure d'effectuer les comparaisons, le corps médical ne sachant pas la mesurer de manière précise et certaine.

    En procédant de la même manière pour évaluer mon ressenti en course et hors course, je pense que sur l'échelle de la douleur je suis monté à 7 ou 8 pendant certaines étapes en Suède et qu'avec mon expérience je suis parvenu à la faire baisser à 5 ou 6 au bout d'un moment d'acceptation de cette douleur. Lors de l'après course, le soir et la nuit, je pense qu'il m'est arrivé de monter à 5 ou plus, mais là, je pouvais prendre un antidouleur du type Doliprane (1000) pour m'aider à dormir et aussi pour faire baisser la fièvre qui s'emparait souvent de mon organisme dans la nuit.

    Comparativement, mon doigt infecté, le majeur de la main droite, m'a fait monter presque jusqu'à 10 sur cette échelle de douleur, ceci avant mon hospitalisation. Deux jours après l'opération, la douleur pouvait monter à nouveau à plus de 8 ce qui m'obligeait à demander des cachets d'antidouleur (morphine) afin de pouvoir la supporter.

     

    Les douleurs dont je souffrais pendant la course étaient de deux sortes : la première, liée à l'accumulation des kilomètres, concernait les tendons, la seconde, liée à ma morphologie et à ma posture en course, provenait d'un déplacement du bassin.

    Le premier type de douleur débuta par une légère inflammation d'un releveur accompagnée d'un gonflement de la cheville, mais, traités à temps et nécessitant quelques jours de réduction d'allure, ces deux points sensibles furent assez rapidement domptés malgré leur présence quasi permanente (légère douleur et gêne lors de la phase de propulsion). Cette première inflammation a son origine à deux niveaux : l'état de la route et l'état des chaussures.

    Les routes en Suède, mais aussi en Italie, en Allemagne et en Autriche, ne sont pas forcément de belles bandes de roulement lisses et sans dévers. Mais, lors des trois premiers pays traversés, le revêtement variait souvent, même si la fameuse et interminable SS16 italienne nous a fait avaler des centaines de kilomètres sur le même type de bitume et que quelques morceaux d'étapes se sont aussi courus sur des trottoirs de stations balnéaires.

    Au nord de l'Italie et jusqu'au nord de l'Allemagne, nous avons couru plus fréquemment sur des pistes cyclables et sur des chemins plus ou moins bien entretenus. Cela avait le mérite de faire varier les appuis, malgré l'inconfort certain de devoir emprunter des routes à gravillons pendant de très longues heures et d'être assez fréquemment obligés de s'arrêter pour vider les chaussures de ces intrus. Les bobos les plus fréquents étaient donc des échauffements et des ampoules aux pieds, mais rien de grave si c'était soigné comme il faut et à temps.

    Les routes suédoises n'ont pas présenté la même variété. Seule la première étape, qui nous a fait traverser Göteborg puis emprunter une piste cyclable bitumée avant de terminer sur un chemin de terre et de graviers, a évité la route. En revanche, comme il a plu toute la journée, beaucoup d'organismes avaient souffert. De quoi prédisposer les muscles et les tendons à de nouvelles atteintes sur le revêtement que nous allions devoir supporter plus de 1500 km. Des routes avec un dévers droit, tandis qu'on cheminait pourtant sur la gauche de la chaussée, ont provoqué chez un grand nombre de coureurs des tendinites à différents endroits. En ce qui me concerne, celle à l'ischio jambier gauche allait me pourrir la vie quelques jours, me contraignant à ralentir, ce que je mis du temps à accepter, et à terminer loin des temps que j'avais prévus. Seul point « positif », la réduction puis la disparition progressive de mes douleurs au releveur du pied droit.

    Il était très difficile de trouver une partie de route convenable pour courir et changer un peu le dévers. Il s'avérait dangereux de courir sur le côté droit de la route, il était tout aussi risqué de courir vers le milieu de la chaussée ou même là où l'usure du bitume lui donnait un dévers gauche.

    Nos routes françaises sont bombées et quand nous courons à gauche il n'y a pas de soucis car c'est le même dévers qu'à l'entraînement, pour peu que l'on s'entraîne sur la route. C'est ce qui pose problème à de nombreux coureurs de marathon ou de cent kilomètres qui s'entraînent sur la gauche de la chaussée face au danger en semaine (pour respecter le code de la route français) et qui doivent courir sur la droite lors des compétitions (pour respecter le code de la route « en course hors stade sur les routes non fermées à la circulation »).

    L'état des routes n'est pas seul à l'origine de mes tendinites, il faut que j'admette que je n'avais pas prévu de chaussures en assez grand nombre et en assez bon état. Pourtant, financièrement j'avais mis le paquet, partant avec 8 paires relativement peu utilisées, mais ce ne fut pas suffisant. Certaines paires n'étaient pas adaptées aux longues étapes et je les avais justement réservées pour les courtes chevauchées, mais arrivé en Suède, ces paires avaient déjà atteint un état d'usure de la semelle et de l'amorti tels qu'elles se sont avérées inaptes à assurer une étape même courte sans risquer de me donner des soucis tendineux. Mais dans mon stock, certaines autres étaient prévues pour les étapes longues (plus de 80km) et je ne souhaitais pas commencer à les sur-utiliser au risque de les user, elles aussi, prématurément. Deux paires devaient être utilisées mais je n'ai pu en mettre qu'une en Italie à trois reprises sur des étapes courtes : ces paires ne faisaient qu'une demie pointure de plus que ma taille habituelle (au lieu d'une pointure de plus pour les autres) et quand j'ai souhaité les remettre, mes pieds (surtout le droit) avaient un peu gonflé. Donc pour ne pas risquer quoique ce soit, je ne les ai pas mises par la suite. J'ai usé au fur et à mesure mes autres chaussures jusqu'à ne plus avoir que des runnings ayant fait plus de 1000km chacune, sauf deux paires à 875 km « seulement » (et il restait 700km à faire à ce moment). J'ai essayé d'en acheter d'autres, mais je n'ai pas trouvé de magasin en vendant et celui qui aurait pu me dépanner « s'arrêtait » à la taille 46 ½. Quand je voyais les autres coureurs « jeter gras », c'est à dire mettre à la poubelle leurs runnings paraissant presque neuves, je me disais qu'ils avaient les moyens. Si j'avais su, je serais parti avec 10 paires neuves, mais cela aurait fait un sacré trou dans mon budget. Mais c'est à retenir pour une prochaine aventure de ce genre s'il y en a une.

    D'un autre point de vue, la question des chaussures « manquant d'amorti » est un faux problème car il y a plusieurs années la technologie n'était pas aussi développée en terme de chaussures de course à pied et les coureurs se satisfaisaient quand même du matériel mis à leur disposition et faisaient des courses d'ultra sans plus de soucis physiques que de nos jours. Devient-on plus « douillets » ou sensibles au mal au fil des évolutions technologiques ?

     

    La seconde source de douleur pendant la course est venue de mon bassin. C'est un mal récurrent que je traîne depuis plusieurs années lié à un déplacement du bassin qui provoque un déséquilibre de tout l'ensemble locomoteur et irradie les douleurs dans les zones situées à proximité : adducteur, quadriceps, pubis, hanche... Ce sont les symptômes faisant penser à une pubalgie. Je ne suis pas médecin, mais je commence à les connaître ces douleurs.

    L'origine de ce nouveau déplacement du bassin est, à mon avis, à placer lors des deux jours où nous avons changé de pays, entre l'Allemagne et la Suède. Après l'arrivée à Kiel, j'ai dû transporter mon sac, que j'avais bien chargé avec entre-autres l'ordinateur, et je n'ai pas été très lucide en le portant et j'ai dû faire bouger mon bassin lors de l'une des nombreuses fois où j'ai dû replacer mon sac sur mon épaule d'un coup de hanche, comme on le fait tous quand on porte un sac en bandoulière.

    Je ne m'en suis pas aperçu tout de suite mais au bout de quelques jours quand la gêne est devenue de plus en plus présente et qu'elle a progressivement tourné à la douleur. En course, cette douleur je l'évalue à 5 environ, mais à chaque foulée, ce qui à la fin de la journée indique ce que j'ai enduré.

    Le plus difficile était de repartir suite à un arrêt, les premières minutes étaient très pénibles (douleur 8) et diminuaient jusqu'à quelque chose d'acceptable.

     

    Les douleurs font partie de la course. Savoir les apprivoiser, les contrôler, les diminuer, c'est tout un travail et jusqu'à présent, j'avais de manière générale bien réussi à le faire.

     

    Il est des maux qui par contre peuvent survenir sans rapport avec ces douleurs, ni même sans rapport direct avec la course.

    Il y a eu un mauvais concours de circonstances qui a fait se cumuler les douleurs musculaires et tendineuses avec un mal plus profond : le manque d'énergie. Il est très difficile de lutter contre la fatigue généralisée, quand le corps ne peut plus avancer comme avant, quand chaque pas se fait plus court, plus lent et tout aussi douloureux qu'avant.

    L'origine de ce coup de fatigue, qui s'est d'abord traduit concrètement par un nombre incalculable d'arrêts pendant la course pour aller à la selle puis par une impression d'être complètement dénué d'énergie, tiendrait dans le fait que le sang irait en priorité alimenter les muscles sollicités en permanence pendant la course au détriment de l'estomac qui donc n'effectuerait plus correctement ni totalement son travail et renverrait les aliments dans les intestins sans les avoir digérés intégralement. Là non plus je ne suis pas médecin et ne peux donc pas avoir de certitudes sur ce que j'avance.

    Mes défenses immunitaires ont sans doute été très affectées par la course, sa durée, sa difficulté, ses trop courtes heures de récupération et de régénération auxquelles on pourrait aussi ajouter les différentes formes d'alimentation proposées.

    Et c'est là, à mon avis, mais je ne suis pas le seul à le penser, que le bas blesse : après les arrivées d'étapes, il n'y avait pratiquement jamais rien à manger. Parfois une ville-étape nous offrait des gâteaux ou des sandwiches, mais c'était rare et la plupart du temps nous étions obligés d'aller faire des courses nous-mêmes ou de nous organiser comme nous avons essayé de le faire avec les autres Français.

    Donc, plus d'une étape sur deux m'a vu ne pas m'alimenter assez dans les deux heures suivant mon arrivée, sans parler de la difficulté à trouver de l'eau plate que j'étais obligé d'aller acheter moi-même si je ne voulais pas boire celle, risquée, des robinets où l'on ne sait pas qui est venu faire quoi juste avant. Parfois, le magasin le plus proche m'interdisait tout déplacement car situé à plusieurs kilomètres du lieu d'hébergement.

    Une sous-alimentation suivie de repas parfois à la limite aux niveaux quantité et qualité, il n'en faut sans doute pas plus pour entamer un organisme déjà un peu atteint par la fatigue, en considérant une incomplète hydratation.

    Les postes de ravitaillement étaient bien garnis, mais au bout d'un certain temps on aurait aimé un peu de variété. Manger de la « cochonaille » ça ne me plaît pas beaucoup en course, surtout si c'est des tranches de cervelas, mortadelle ou autres saucisses de viande dans le genre; manger du fromage, c'est bien, mais quand c'est sur du pain de seigle ou d'autres céréales que nos organismes ne sont pas habitués à digérer, c'est plus difficile à assimiler; manger des gâteaux, c'est agréable quand c'est varié : gaufrettes, chocos fourrés, génoise, bretzels, gâteaux à apéritif salés... mais au fil des heures on aspire à trouver autre chose; les barres de céréales ou du type Snickers, Mars ou Bounty étaient trop peu fréquentes alors que ce genre de produit passe mieux au bout de plusieurs heures de course. Du coup, dès que je le pouvais, j'allais m'en acheter afin d'être autonome à ce niveau, ce qui n'est plus « normal » si l'on considère le slogan du départ : « Le coureur n'aura qu'à courir, manger et dormir ».

     

    Quand le mental tient, à l'image de la charpente d'un bâtiment, l'édifice ne peut pas s'écrouler, mais quand il est petit à petit attaqué par une accumulation de détails insignifiants sur le moment, il suffit d'un jour de tempête pour le voir s'effondrer.

     

    J'ai réussi à éviter l'effondrement, je suis revenu de mon passage à vide, cela m'a pris une grosse semaine, et au moment où tout semblait revenir « à la normale », je n'ai pas résisté à une ultime attaque de mon organisme, sournoise car pénétrant par une toute petite coupure située à la base de l'ongle, là où il y a des petites peaux qui font mal quand on les écorche, et j'ai dû arrêter net mon rêve.

     

    C'est ce qui m'amène au sujet concernant l'hygiène. Les conditions de propreté n'ont pas toujours été optimales selon les différents endroits où nous étions hébergés.

    Les salles, halls ou gymnases nous abritant n'étaient pas systématiquement propres, les places les meilleures ayant déjà été prises d'office par les bénévoles et les coureurs ou groupes de coureurs accompagnés, pour les autres il ne restait que les coins et recoins parfois à peine dignes d'héberger des êtres humains. J'écris ça maintenant comme si j'avais des comptes à régler avec qui que ce soit, mais loin de moi l'idée de le faire, même si cela m'a rappelé étrangement la dernière Transe Gaule. Donc une fois l'étape terminée, non alimenté et mal hydraté pour les raisons invoquées précédemment, il fallait se trouver un petit endroit où s'installer. Stéphane m'a souvent placé à côté de lui et m'a donc évité de me retrouver « au placard » ou dans un bout de couloir. La course à la douche commençait; on a rarement eu des douches froides, c'est un point positif, mais le niveau de propreté général des sanitaires après le passage d'une centaine de personnes devenait très très limite. Le nombre de WC mis à notre disposition était totalement ridicule : parfois, un seul WC pour les hommes et autant pour les femmes ! Imaginez le matin de 4 heures à 6 heures, les files d'attente. Chacun voulant se soulager avant l'étape, mais aussi remplir ses bidons d'eau, se laver les dents ... C'est à se demander comment font les sportifs utilisant ces salles, que ce soit d'ailleurs en Italie, en Allemagne ou en Suède.

    Donc, les conditions sanitaires n'étant pas respectées, il fallait faire attention à tout ce que l'on touchait et bien se laver les mains. Facile à dire et à faire quand tout va bien, quand la forme est là accompagnée de toute sa lucidité, mais il dut y avoir des fois où l'on a pris quelques risques et peut-être d'une certaine manière ai-je contracté mon infection suite à une série de négligences de ma part concernant l'hygiène de mes mains. J'écris ça sans savoir si je serais passé à côté de cette inflammation si j'avais respecté les règles de base de propreté lors des dernières 72 heures précédant mon atteinte au doigt.

     

    Ce sont des pistes à travailler en vue d'une prochaine aventure de ce genre et je vais tenter d'en faire un récapitulatif :

    • Renforcer les défenses immunitaires avant, pendant et après l'épreuve : Comment ? Existe-t-il un traitement de fond ? Si oui, lequel ? La prise de Pénicilline (ou autre) pendant la course est-elle recommandée, souhaitable, inutile, dangereuse ?

    • Prévoir des savons antiseptiques, des affaires de toilette à renouveler fréquemment (jetables), insister sur le nettoyage systématique des parties du corps en contact avec les zones à fort risque de contamination (mains, pieds, bouche).

    • Envisager de changer de chaussures tous les 500 à 750 km, même si cela s'apparente à du gaspillage, car si l'on compte les kilomètres effectués à l'entraînement pour les faire à ses pieds (une centaine environ), ça fait une paire par semaine au moins.

    • Se prévoir des repas en autonomie puisqu'une partie (collation à l'arrivée des étapes, rationnement au petit déjeuner et au dîner) n'est semble-t-il pas assurée par l'organisation, ce qui en plus des 6000€ d'inscription commence à faire sérieusement augmenter le budget.

    • L'idéal serait d'être accompagné par un véhicule d'assistance, comme plusieurs coureurs sur la course, mais là, ce n'est plus de l'amateurisme pur. Mais comme le but ultime est d'arriver au bout de la course, pourquoi ne pas mettre toutes les chances de son côté de cette manière.

    • Au niveau des bagages, trouver un compromis entre volume et commodité : la valise à roulettes était parfaite, mais très lourde à transporter dès qu'il y avait des étages à monter ou à descendre, ou des trajets entre les camions et les hébergements sur des sentiers pleins de graviers. Mon sac à chaussures était bien assez grand et j'ai réussi à y mettre mes affaires assez facilement et surtout à les y retrouver. J'ai dû quand même faire un troisième sac, volumineux mais pas très lourd, contenant ma tente (utilisée une seule fois), mon matelas gonflable (un peu étroit et trop peu épais à la longue), mon sac de couchage (avec drap et oreiller gonflable), et parfois mes affaires de douche et de rechange pour l'après étape.

    • Utiliser les choses ingénieuses vues chez les autres coureurs : l'étendoir à linge de Markus, les arceaux des tentes de camping des japonais, le petit siège pliant de Russel ou de Gérard.

    • Emporter plus de crèmes protectrices style Nok pour les pieds ou vaseline pour le short et les aisselles et gels et tissus anti-inflammatoires (Voltarène) afin de ne pas être obligé d'en rechercher le jour où il n'y en a plus.

     

     

    Concernant les différentes tenues, j'en avais emporté de trop, comme toujours, mais j'avais pris l'essentiel au niveau textile. Seuls un nouveau bonnet et une paire de gants plus épais m'ont fait défaut ce que j'ai corrigé en en achetant à la fin d'une étape dans un magasin de sport.

    La météo de la première partie (Italie, Autriche, Allemagne) fut correcte pour ce genre de course. Peu de grosses variations thermiques, parfois du temps frais le matin et en montagne, parfois des fortes chaleurs l'après-midi avec un vent plus ou moins fort, peu de pluie.

    En Suède, on a connu une grande variété de conditions climatiques allant de la journée entièrement pluvieuse à la journée ensoleillée et chaude quand il n'y avait pas d'ombre. Des étapes plus au nord ont nécessité le port du coupe-vent et même du poncho. Des températures proches de 0° au départ avec une « montée » jusqu'à 12° dans l'après-midi n'encouragent pas à se découvrir.

    A revoir, le port du camel bag, celui d'un sac banane, celui d'un bidon à la main ou à la ceinture...

    A envisager l'achat d'un I-Pod « facile d'utilisation » et plus de 1000 heures de musique, d'un téléphone-appareil photos-ordinateur tout-en-un » avec le forfait et la connectique adaptés.

     

    à+Fab****

     

    Quelques chiffres :

     

    3764,8 km en 448h11'12''

     

    (54 étapes sur 64) (3764,8 km / 4487,7 km)

     

    Manquent :

    10 étapes, 722,9 km.

     

     

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